Chapitre 1 — Chapitre 1
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Almost Evil - Book 1 · Kyrian Malone
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Un vent frais soufflait ce matin-là et je gardais mon visage dissimulé derrière une épaisse écharpe. Je n'avais pas la moindre idée de ce qui m'attendait ici, à Forks, où je venais de m'installer chez mon père Charlie, quelques semaines à peine après avoir obtenu mon diplôme et quitté l'Arizona pour de bon.
Au fil des pas, je sentais les regards des autres étudiants se tourner vers moi, faisant naître un malaise que je m'efforçais d'ignorer. Je devinais être la nouvelle attraction des lieux, mais n'en allait-il pas ainsi dans toutes les petites villes quand une nouvelle arrivait ? Je connaissais Forks, du moins dans mes souvenirs d'enfance, puisque je venais parfois y rendre visite à mon père. Mais la ville elle-même, ce campus, ces gens, tout m'était inconnu.
Je prêtais plus d'attention à ce nouveau décor froid qu'aux regards qui me scrutaient. Les arbres étaient dénudés, leurs branches aussi gelées que mes doigts enfouis dans les poches de mon manteau. Non loin de Washington, Forks était une ville pluvieuse, et en cette saison, la neige s'installait avec le froid de l'hiver.
Je pénétrai dans l'enceinte, me réchauffai aussitôt et défis l'écharpe de laine nouée autour de mon cou. Tous les campus avaient leurs dénominateurs communs, et celui-ci ne dérogerait certainement pas à la règle. Je distinguais déjà les différents groupes : les sportifs, rois des terrains de foot ou de basket ; les intellos, plongés dans leurs bouquins ; l'élite féminine, dans leurs tenues colorées et aguicheuses ; et enfin ceux qui se voulaient normaux, invisibles, fourmillant parmi les autres en quête d'une place à prendre. Pour l'heure, je n'étais à classer dans aucun de ces groupes : j'étais la nouvelle. Je continuai d'avancer, balayant les alentours du regard, ignorant ceux qui me suivaient des yeux.
Le moment était venu de trouver mon casier. J'avançai dans le couloir, croisant d'autres groupes d'étudiants, curieux et indiscrets dans leur façon d'épier mon arrivée. Je vérifiai sur la feuille que je tenais le numéro qui m'avait été attribué, m'arrêtai devant, l'ouvris et y posai mes fournitures. Du coin de l'œil, je devinai une silhouette féminine me fixer en silence, avec insistance. Je refermai le casier et la vis, l'épaule appuyée contre celui d'à côté. Elle tenait ses livres serrés contre elle, ne me quittait pas du regard — un regard si clair qu'il me rendit muette quand le mien s'y posa. Ses cheveux étaient courts, bruns, pointant dans tous les sens. Ses traits avaient une finesse rare, sa peau était laiteuse et sans défaut. Sans vraiment savoir pourquoi, je lui fis face, et mon ton se fit plus acerbe que je ne l'aurais voulu.
— D'accord, je suis nouvelle, mais ce n'est pas une raison pour rester plantée là sans rien dire et…
Je m'arrêtai. Le sourire qui venait de se dessiner sur ses lèvres me rendit nerveuse, hésitante. Je venais de m'emporter sans raison, et elle ne m'avait rien fait. Je devais me calmer. Après tout, cette fille semblait sympathique. Je m'excusai :
— Désolée, je dois y aller.
Penaude, je voulus la contourner, mais elle se posta devant moi et me barra le chemin.
— Viens avec moi, je te fais visiter.
Cette proposition inattendue me laissa plus perplexe encore. D'ailleurs, ce n'était pas vraiment une proposition. Je la vis reculer, son ton ne laissait guère de place au refus. De toute façon, je devais avancer, ce que je fis en ramenant la lanière de mon sac sur mon épaule. Mon expression demeurait hésitante, et je ne savais plus quoi dire. Je me retrouvai près d'elle sans avoir décidé de la suivre, et je ne manquai pas de sentir, du coin de l'œil, les mêmes regards insistants tournés vers nous. Je l'entendis :
— Je m'appelle Alice Cullen. Et toi ?
Sa voix venait de résonner plus bas, plus discrète, comme pour ne se faire entendre que de moi. Je la fixai.
— Bella. Bella Swan.
Elle me sourit de nouveau et je détournai le regard. Pour quelle raison me sentais-je perturbée en sa présence ? Alice. Ce prénom sonnait bien. Pourquoi cette pensée, d'ailleurs ? Je n'avais aucune réponse, et je me trouvai ridicule de faire des rapprochements aussi inutiles. Je devais me reprendre, et cette visite guidée n'était pas une bonne idée — d'autant que je n'avais pas franchement accepté qu'elle me la fasse. Je la fixai de nouveau.
— Écoute… Alice.
Je devais être ferme sans être agressive.
— Je dois aller en cours, mais… on se voit plus tard. Je veux dire… on se verra plus tard. Et merci.
Merci ? Pourquoi avais-je éprouvé le besoin de la remercier ? Je ne la laissai pas répondre, m'éloignai à l'embranchement du couloir et marchai sans m'arrêter. Cette rencontre s'avérait plus troublante que je ne l'aurais cru, et je ne me l'expliquais pas. Je venais de fuir la première et seule personne venue vers moi de son plein gré. Quelle idiote je faisais, quelle référence en matière de sociabilité. Je n'aimais pas me poser ainsi tant de questions qui n'avaient pas lieu d'être.
J'entrai dans les toilettes, ultime refuge d'un campus, et allai m'enfermer dans une cabine pour m'isoler un instant. Une fois seule, malgré la présence d'autres étudiantes devant les miroirs, je soupirai doucement pour évacuer cette sensation qui m'habitait. N'ayant jamais été de nature nerveuse ou anxieuse, j'en accusai mon manque de sommeil. Après quelques cours, tout irait mieux.
*
À l'heure du repas, je rejoignis la cafétéria et me servis un plateau. J'avais eu le temps de prendre mes repères, de rencontrer quelques étudiants, et même de me faire une camarade qui m'accompagna pour déjeuner. Elle s'appelait Tyler. Nous prîmes place à une table libre, et je gardai le visage baissé, discrète. Je ne voulais plus songer aux autres étudiants qui commentaient mon arrivée dans leur petite ville tranquille. N'avaient-ils donc rien de plus intéressant à se raconter entre deux cours ? Je commençai à déjeuner et entendis Tyler :
— Dans une semaine, ils seront passés à autre chose, t'en fais pas.
— Je ne suis pas inquiète.
Et je ne l'étais pas. Dans quelques jours, tout reviendrait à la normale, j'en étais certaine. Je m'apprêtais à changer de sujet quand mon regard fut capté par celui d'Alice, qui passait à bonne distance derrière elle. Son visage tourné dans notre direction, je n'eus pas conscience de la suivre des yeux. Elle me fixa et esquissa un léger sourire auquel je ne répondis pas, pensive. Elle s'installa à une table plus loin, et Tyler comprit vite qui avait capté mon attention. Elle lança un regard vers le groupe d'Alice, vers ce garçon assis près d'elle qui m'intriguait.
— C'est Edward. C'est pas vraiment un mec pour nous, tu vois ?
Ma pensée s'était égarée ailleurs, et elle dut m'interpeller.
— Hé… Bella ?
Mes paupières papillonnèrent quand je revins à moi, et je fixai Tyler.
— Quoi ?
— Edward Cullen. Il est plutôt beau gosse, même très séduisant, mais il s'intéresse pas aux filles comme nous.
Elle marqua une courte pause et poursuivit :
— Remarque, vu que t'es nouvelle, t'as peut-être ta chance.
Je fronçai les sourcils, prenant quelques secondes de réflexion. Ce garçon s'appelait donc Edward Cullen, il était le frère d'Alice, et non son petit ami. Mon regard repartit vers eux. Une autre fille et un autre garçon vinrent s'installer à leurs côtés, et je ne pris pas la peine de corriger les suppositions de Tyler. Je remarquai surtout qu'Alice regardait dans notre direction. Peut-être Tyler pouvait-elle me renseigner à son sujet. Je la fixai.
— Et ils sont qui… Je veux dire, les Cullen ?
— Personne ne le sait vraiment. Les trois autres avec eux, c'est Jasper, Rosalie et Emmett.
Je les détaillai discrètement, attentive aux explications de Tyler. Rosalie était blonde, ses cheveux longs et soyeux retombaient sur ses épaules. C'était de loin l'une des plus jolies filles que j'avais croisées ce jour-là à Forks. Près d'elle était assis un autre Cullen, Emmett. Cheveux courts et bruns, carrure athlétique, un garçon plutôt mignon.
— Ils sont très riches. Leur père est médecin en ville et ils sont toujours entre eux, pas vraiment du genre à côtoyer le reste.
Une façon supplémentaire de nourrir un certain mystère, pensai-je. Cela m'agaçait, d'ailleurs. Ce genre de « clan fermé » était un cliché qu'on retrouvait dans tous les campus du pays. Je ne devais pas m'étonner d'en trouver un ici. Je restai curieuse malgré tout et demandai :
— Ils sont là depuis combien de temps ?
— Trois ans, et toutes les filles veulent sortir avec Edward.
Je répondis spontanément.
— Pas moi.
Tyler me sourit.
— Ouais, tu dis ça maintenant, mais son charme finit toujours par opérer. On passe toutes par là.
Je préférai ne rien répondre. Mon attention était loin d'être tournée vers Edward Cullen — elle restait fixée sur sa sœur.
— Et Alice, elle est plus jeune que lui ?
— Elle a dix-neuf ans. Edward en a dix-huit.
Alice avait donc un an de plus que moi. Tyler poursuivit :
— Ils ont tous les deux été adoptés par monsieur Cullen, tout comme Emmett.
Cette dernière annonce, que je n'avais pas vue venir, capta toute mon attention.
— Adoptés ? C'est vrai ?
— Ouais. Je crois que les Cullen n'ont jamais pu avoir d'enfant, alors ils en ont adopté trois. Edward, Alice et Emmett. Rosalie Hale sort avec Emmett, et Alice sort avec Jasper.
Mes lèvres se pincèrent en assimilant cette dernière information. Je fixai Tyler sans vraiment la voir. Je m'étais trompée de petit ami. Alice sortait avec Jasper, le grand blond assis près d'elle, à l'attitude si particulière. Je m'en trouvai agacée. Leur couple ne collait pas, d'ailleurs. Alice était souriante, et ce Jasper semblait tendu, comme sur ses gardes. Je n'ajoutai rien, et nous quittâmes la table une fois le repas terminé.
Le reste de la journée fut plus calme, du moins dans ma tête. Je préférai ne plus penser à Alice — je n'avais d'ailleurs aucune raison de penser à elle, ni à son petit ami, ni à son frère.
Je terminai ma journée et pris le bus qui me ramènerait chez moi. Charlie ne me livrerait ma voiture qu'en milieu de semaine, et je n'avais pour l'instant aucun autre moyen de locomotion. J'arriverais à destination dans une vingtaine de minutes. Assise au fond du véhicule, je posai mon front contre la vitre froide et profitai du paysage. Je m'y habituerais vite : Forks était une très petite ville.
Au fil des kilomètres, ma respiration déposait une légère buée sur le verre. Mes pensées vagabondaient vers ma nouvelle vie ici, celle que je m'étais choisie, à quelques centaines de kilomètres de ma mère et de tout ce que je connaissais. Mon regard partait vers la forêt qui s'assombrissait avec la tombée de la nuit. Hormis les pins et les sapins, les arbres étaient nus. L'hiver était bien installé, et quelques plaques de neige recouvraient les bords de la route. Cette ville était sans doute la moins accueillante de tout l'État de Washington, mais curieusement, je m'y sentais bien, et j'y resterais un moment — le temps, du moins, de voir si cette vie-là me convenait.
Le bus s'arrêta à mon arrêt, le dernier, et j'en descendis en enfonçant mon bonnet de laine sur la tête. Je refermai mon manteau avec soin en sentant une brise plus fraîche se glisser sous les mailles de mon pull. Je devais encore marcher une vingtaine de mètres pour rejoindre le chemin qui montait vers la maison de Charlie — celle qui serait aussi la mienne, me répétai-je, tant que j'en aurais envie. J'entendis un moteur derrière moi et m'arrêtai. Une voiture ralentit et s'immobilisa à ma hauteur. La vitre se baissa, et je fronçai les sourcils en découvrant Alice au volant.
— Monte, Bella. Je t'amène.
J'hésitai, puisque le trajet à pied ne demandait plus que quelques minutes. Je jetai un coup d'œil vers la route en bitume et me résignai à monter. Je me retrouvai assise au chaud dans la Chevrolet grise d'Alice, une voiture luxueuse et confortable. Les fragrances qui m'arrivèrent aux narines me charmèrent aussitôt. Les parfums d'Alice flottaient tout autour de moi, et je les reconnus sans hésiter depuis notre rencontre du matin. Doux et sucrés, reposants et appétissants à la fois. Elle démarra et prit la route de ma maison sans attendre mes indications. J'en fus surprise :
— Tu sais où j'habite ?
Elle esquissa un petit sourire taquin qui ne m'échappa pas. Sa main sur le volant, elle leva l'index et répondit :
— Je t'ai vue descendre par là ce matin, et il n'y a qu'une seule maison au bout de cette route.
J'étais dans une petite ville et je ne devais pas l'oublier. Tout se savait, tout le monde se connaissait. J'acquiesçai d'un signe de tête voulu évident et me redressai quand elle s'arrêta devant chez moi. Elle me fixa.
— Si tu es seule ce soir, je peux rester avec toi. On pourra discuter, faire connaissance.
Cette réplique me rendit plus confuse encore. Alice était directe. Elle parvenait à me perdre dans mes propres réflexions, à faire naître ce trouble qui ne me ressemblait pas et qui n'avait pas lieu d'être. Voulait-elle rester avec moi ? Cette question était stupide, puisqu'elle venait de me le dire clairement. Mais moi, le voulais-je ? Et pourquoi me le demandait-elle ? Avant tout, je réalisai une chose plus importante et lui demandai :
— Comment tu sais que je suis seule le soir ?
— J'ai dit « si », Bella. Si tu es seule. Et je le suppose, puisque ton père est policier. Tout le monde connaît le chef Swan. Je doute qu'il compte ses heures au commissariat.
Je songeai qu'Alice avait réponse à tout, mais je pensai aussi :
— Alors tu connais mon père ?
— Tout le monde se connaît à Forks.
Une évidence qui me permit d'envisager notre rencontre sous un jour nouveau. Après tout, je m'étais peut-être fait des idées en pensant qu'Alice était différente. Elle ne l'était pas, elle me rendait simplement service. Je lui souris légèrement.
— Je suis encore dans mes cartons, mais si le désordre te dérange pas, tu peux venir, oui.
Je la vis couper le moteur sans attendre et quitter la voiture. Je l'imitai et passai devant elle pour monter les quelques marches du porche. La maison de Charlie était sur deux étages, en bois, peinte d'un gris bleuté et léger.
J'ouvris et nous entrâmes. Alice ôta sa veste en me regardant.
— Je la pose où ?
Mon regard s'attarda sur son chemisier entrouvert, et ma première pensée m'étonna moi-même : Alice n'avait pas autant dévoilé son décolleté sur le campus. Le faisait-elle exprès ? Face à ma propre question, je rougis et m'empressai de prendre sa veste, que je posai sur le dossier d'une chaise. Que m'arrivait-il ? Pourquoi mes pensées prenaient-elles ce tour, envers une autre fille ? Je me repris.
— Ici… Ça ira ici.
Je la fixai de nouveau en frottant mes paumes sur mon jean. Je devais réagir, ne pas rester plantée là sans rien dire. Je me demandai de quoi j'avais l'air, incapable de réfléchir à plusieurs choses à la fois en un temps record.
— Ok.
Je regardai autour de moi.
— On va aller dans la cuisine…
Je m'interrompis. Mon regard repartit vers le sien et trahit toute l'assurance qui me manquait. Je terminai :
— … boire un verre. Si t'as soif.
Ce qui m'agaçait sans doute plus que le reste, c'était cette assurance tranquille qui se lisait dans le regard d'Alice — à l'opposé du mien. Je passai devant et franchis la porte de la cuisine. Le mieux serait encore de m'occuper les mains. Après tout, je m'étais mise seule dans cette situation, et il n'y avait pas vraiment de situation. Alice était une fille de mon campus, juste une fille qui m'avait évité de marcher les quelques mètres séparant l'arrêt de bus de ma nouvelle maison. Il était normal de lui offrir un verre. On allait discuter en attendant que mon père rentre, et tout irait pour le mieux. Je sortis deux verres.
— Soda, jus de fruit ou de l'eau ?
— Ce qui te plaira.
Alice ne m'aidait vraiment pas, pensai-je. Je servis deux sodas et lui tendis son verre, qu'elle prit sans me quitter du regard. Je bus quelques gorgées et me surpris à être plus directe.
— C'est une habitude chez les Cullen de fixer les gens pour les mettre mal à l'aise, ou vous faites ça avec tout le monde ?
Alice me sourit, laissant deviner une dentition parfaite et blanche. Elle se cala contre le plan de travail.
— Mon frère te regarde ?
— À midi, vous n'étiez pas vraiment discrets.
— T'es nouvelle, tout le monde te regarde, Bella.
Alice avait raison, et elle reprit :
— Tu devrais poser ton sac de cours jusqu'à demain.
J'en étais réduite à ne plus pouvoir ordonner correctement mes pensées. Ce conseil m'enfonçait un peu plus dans mon malaise. J'acquiesçai :
— Oui… Je reviens dans une minute.
Je m'éloignai vers les escaliers qui menaient à l'étage. Une fois dans ma chambre, je réalisai plus clairement que cette rencontre n'avait rien de purement amical. Entre ma nervosité, mes réactions et celles d'Alice, je n'étais pas stupide au point de ne pas décoder ce qui se passait. Le problème serait de l'admettre franchement, d'être honnête avec moi-même. Pour l'heure, il n'en était pas question, car des doutes naissaient au fil de mes réflexions. Je pouvais très bien m'inventer des choses, tirer des conclusions hâtives. Qui ne se posait pas ce genre de questions, au fond ? Je le savais, moi qui dévorais tout ce qui me passait entre les mains, y compris les magazines de ma mère.
Je posai mon sac et voulus retourner vers la porte, dans l'idée de redescendre. Avant cela, je revins sur mes pas, m'arrêtai devant le miroir et pris quelques secondes pour me recoiffer. Ma tête de fin de journée était bien pire que celle du matin, mais au moins je m'étais habillée avec soin. Je me décidai à repartir vers la porte, mais m'arrêtai de nouveau en voyant Alice se tenir sur le palier.
— Je peux entrer ?
Je me retrouvai devant le fait accompli, la pièce encore encombrée de cartons près du lit et du bureau. Je ne pus pourtant refuser.
— Vas-y.
Je la suivis des yeux, scrutai sa silhouette fine et élancée dans sa tenue légère malgré le froid. Alice avait ôté son manteau ; elle portait un pull gris foncé au col large qui retombait sur son épaule. Une fine écharpe recouvrait son cou, assortie à un pantalon stretch enfoncé dans des bottines hautes et plates. Ses doigts fins frôlèrent le dessus d'un carton au fil de ses pas. Pour rompre le silence, j'expliquai :
— Mon père et ma mère ont divorcé quand j'étais petite. Il avait la garde alternée, alors je venais de temps en temps lui rendre visite pendant les vacances.
Elle me fixa sans me laisser le temps de finir.
— Tu vas t'installer ici maintenant, c'est ça ?
J'acquiesçai, laissant échapper un léger sourire censé me détendre. Je me postai devant une pile de cartons et en ouvris un que j'avais déjà commencé à vider.
— Tu veux dire, malgré le temps pluvieux et le froid de l'hiver ? C'est une idée qui me plaît bien, oui. J'avais envie de connaître mon père autrement qu'en pointillés, et Forks a un centre d'études qui accepte mon dossier. Ça tombait bien.
Je la vis avancer, venir près de moi et baisser le regard vers mes affaires.
— Je viendrai te chercher demain matin pour aller en cours.
Elle releva son regard clair dans le mien.
— Si t'es d'accord, évidemment.
Je me surpris à la détailler, à observer ses gestes lents et gracieux, la longueur de ses doigts jouant avec l'une de mes peluches.
— T'es pas obligée.
— Ça me fait plaisir.
Elle saisit le carton et le posa sur le lit.
— Je vais t'aider à ranger, ça ira plus vite à deux.
Je ne voulus pas refuser, la regardai déjà sortir mes affaires privées sur le matelas. Je n'avais prévu ni compagnie ni aide, mais au fil des minutes, Alice parvenait à me mettre à l'aise. Je posai quelques livres sur une étagère en repensant à ma discussion avec Tyler, à ce qu'elle m'avait appris sur les Cullen. Ma curiosité restait vive concernant ce petit ami nommé Jasper. Je tentai une entrée en matière détournée :
— On m'a dit que vous aviez été adoptés, toi, Edward et Emmett.
Je la fixai en attendant sa réponse, qu'elle me donna d'un ton naturel :
— On t'a dit vrai.
Alice posa la photo de ma mère près des autres cadres, sur mon bureau, et poursuivit :
— On vit chez notre père, à quelques kilomètres d'ici.
Elle releva les yeux vers moi.
— Tu pourras venir un de ces jours, si tu en as envie.
Mes traits demeuraient tendus, trahissant les pensées qui se bousculaient dans mon esprit. Je ne répondis pas à son invitation, vidai l'un des cartons et le posai dans un coin de la pièce. Je pris le dernier et l'apportai sur mon bureau, près d'elle. Je déballai mes autres livres, sentant toujours son regard posé sur moi. Le silence qui s'installait était à la fois plus doux et lourd d'une agitation que je percevais gronder au creux de mon ventre. Je ne connaissais pas Alice, mais ce qu'elle faisait naître en moi était neuf, à la fois troublant et déraisonnable.
Quand je sentis ses doigts frôler ma peau, au niveau du cou, je fus prise de stupeur, cessai tout mouvement, retins mon souffle. Mon visage se redressa, mon regard partit vers le sien.
Alice suivait des yeux le mouvement de ses propres doigts, qui repoussaient mes cheveux en arrière. Qu'était-il en train de se passer ? Je perdais le fil de mes pensées, paralysée par les frissons que faisaient naître ces gestes déplacés. Je ne cessais plus de la fixer, à la fois interrogative et subjuguée. Elle me regarda, et sa voix basse brisa l'intensité de ce long silence.
— Je te fais peur, c'est ça ?
Que devais-je répondre ? Je demeurais debout, immobile, muette, cherchant mille réponses à cette question si simple.
— Non.
Je n'avais pas peur d'elle. J'avais peur de moi. De ce que je ressentais, de ne pas maîtriser mes propres émotions, de ne pas les comprendre. Quand son visage s'approcha à quelques centimètres du mien, une sensation de panique souleva mon cœur dans ma poitrine. Rien n'en transparaissait pourtant, hormis mon immobilité totale. Je la vis se pencher vers mon cou, jusqu'à sentir ses lèvres remplacer ses doigts. Mes yeux roulèrent sur eux-mêmes avant que mes paupières ne se baissent. De toute évidence, je ne contrôlais plus rien. Ma tête s'était penchée d'elle-même, laissant plus d'espace aux lèvres conquérantes d'Alice. Alice Cullen, une parfaite inconnue qui, en cet instant, couvrait ma peau de baisers légers. Rêvais-je ? M'étais-je endormie dans le bus, victime d'un fantasme aussi troublant que séduisant ? Non. Je rouvris les yeux pour m'en assurer et me laissai pousser contre le rebord de mon bureau. Mes mains s'y refermèrent, s'y agrippèrent, pudiques, pour ne pas se poser ailleurs. Je tremblais, paralysée par les frissons qu'Alice faisait naître en moi. Elle vint se coller à moi, et je perçus alors toute la froideur de ses lèvres contre mon épiderme. Dieu que j'aimais ça, et ma raison m'abandonnait à mesure que j'oubliais qu'on ne se connaissait pas. Peu importait : quelque chose s'était passé entre nous, et j'en percevais toute l'intensité en cette seconde précise. Puis une douleur soudaine rompit net les sensations qui m'assaillaient. Mes lèvres s'entrouvrirent dans un souffle chaud, un soupir de stupeur. Non, je ne rêvais pas, j'en étais certaine : je sentais ce picotement sur ma peau, les dents d'Alice s'insinuant dans ma chair. Alice me mordait. Pourquoi ? Que se passait-il ? Dans un geste réflexe, ma main quitta le bois du bureau et remonta vers ses cheveux bruns pour l'intimer de reculer. Elle ne le fit pas, et mes doigts s'y refermèrent malgré moi. Paradoxalement, une chaleur brûlante balaya alors ma raison et m'encouragea à la garder contre moi. Il était trop tard pour faire marche arrière. Aux frissons qui me parcouraient s'ajoutèrent de doux vertiges, et…

Commentaires (6)
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Les chapitres sont trop courts 😀
Oula ça chauffe direct!
Super chapitre. Hâte de savoir la suite !
Belle entrée en matière...
Excellent
Très sympa cette fix merci