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Des airelles pour noël · Olin Torvingen

Lire Des airelles pour noël en ligne gratuitement Chapitre 1

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La maison était étrangement silencieuse et sombre lorsqu’Allen entra, les bras chargés de courses. Elle les déposa dans l’entrée en essayant de ne pas mettre d’eau partout. Elle hésita à appeler ou à se mettre à la recherche d’âme qui vive, mais, déçue, décida de repartir pour un autre chargement. Lorsqu’elle put enfin ôter ses chaussures détrempées et abandonner ce qui ressemblait à présent plus à un peignoir qu’à un manteau, elle découvrit le chien, étendu de tout son long devant la cheminée, la tête reposant entre ses pattes et le regard fixé sur elle.

— Je suis navrée de t’avoir dérangé mon Chaton, maugréa-t-elle d’un ton sarcastique.

Chaton1 souffla, referma les yeux et elle roula les siens, songeant avec amertume qu’à Paris, il lui faisait la fête chaque soir. Apparemment, la cheminée avait maintenant plus d’importance que sa maîtresse !

Elle frissonna avec la détestable sensation d’être une étrangère dans la maison. Pourquoi avait-elle l’impression que le chien était seul ? Le gîte guérandais qu’elle avait l’habitude de réserver pour permettre à Sara de rendre visite à sa mère, pensionnaire de l’Ehpad de la région, avait perdu sa chaleur. Est-ce qu’il y avait un problème d’isolation ? Sentant l’angoisse la saisir, elle essaya de se raisonner. Elle avait la tête d’un chat qu’on sortirait de l’eau et elle était seule avec ses pensées depuis trop longtemps !

Depuis peu, sa vie austère de responsable de la sécurité du célèbre hôtel cinq étoiles, le Flying Swan, avait diamétralement changé. L’image de Sara surgit derrière ses yeux alors que l’envie de la retrouver électrisa tout son corps. Elle, Allen Rochefeuille, l’expatriée réservée et froide, que l’on surnommait « Ripley2 » au travail, vivait maintenant avec une femme qui, contre toute attente, se battait pour comprendre ses réactions, déminait ses peurs et endurait patiemment ses bizarreries et ses TOC. Une femme douce, drôle et talentueuse, presque trop belle pour être vraie !

Chaton bailla, comme s’il avait voulu commenter ses pensées sentimentales.

Et un chien ! Un grand chien qui fait comme s’il ne colonisait pas mon divan parisien dès que j’ai le dos tourné !

Sara et Chaton étaient partis en voiture trois jours auparavant pour permettre à Sara de passer plus de temps avec sa mère. Allen n’avait quitté l’hôtel que le jour-même, le 23, après une réunion à laquelle elle n’avait pu échapper. C’était la première fois qu’elles étaient séparées depuis qu’elles étaient… Comment est-ce qu’on disait ça ? Ensemble ? Ensemble, tout simplement. Il n’y avait pas besoin de mot plus compliqué. Elles s’étaient envoyé des messages et s’étaient appelées chaque soir, mais son odeur lui manquait. Sa peau contre la sienne. Son sourire au réveil. La trace de confiture au coin de ses lèvres après le petit déjeuner. Sa “danse de la joie” lorsqu’elle voulait signifier au monde qu’elle était heureuse. Son souffle dans son cou lorsqu’elle s’endormait contre elle. Lorsqu’elle gémissait contre elle. Allen avait l’impression de ne vivre qu'à moitié depuis que Sara l’avait quittée.

Non, pas « quittée ». Elle est juste partie avant moi. Rien de plus ! Rien n’a changé !

Alors pourquoi est-ce que c’était leur voisine, Suzanne3, qui était venue la chercher à la gare et pas Sara ? Pourquoi est-ce qu’elle avait dû l’accompagner faire ses courses de Noël et compléter les leurs du même coup ? Pourquoi fallait-il soudain un deuxième sac de croquettes - car elle était certaine d’en avoir laissé un au gîte la dernière fois ! Est-ce que Chaton mangeait plus ici qu’à Paris ? Il y avait tant à faire avant l’arrivée de Jonathan et Luce le soir même ! Elle avait couru pour réussir à prendre un train avant midi et pourtant, elle avait dû endurer le pas décontracté de Suzanne ! Son adorable voisine avait pris son temps pour ses achats et malgré toute l’affection qu’elle lui portait, Allen s’était demandé si elle n’allait pas la planter au prochain magasin avec tous ses paquets ! Mais pourquoi faire finalement ? Sara n’était pas venue à la gare, elle ne l’attendait pas, ne l’accueillait pas. Est-ce qu’elle ne lui avait pas manqué ? Pourquoi est-ce qu’elle lui aurait manqué, elle qui n’était même pas assez importante pour que son propre chien se souvienne de son existence !

— Est-ce que tu es seul ici ? dit Allen en s’adressant à Chaton.

Elle remarqua soudain que des chants de chorales britanniques se répandaient à travers les enceintes. L’atmosphère de Noël l’avait toujours mise mal à l’aise. Ça n’avait jamais été qu’un moment teinté d’angoisses et de mensonges dans son passé. On promettait de la joie, des récompenses et la visite du Père Noël pour les enfants sages, mais malgré ses efforts, contrairement aux enfants autour d’elle, elle avait rapidement compris qu’elle n’aurait jamais le droit qu’aux égards du Père Fouettard4 ! Elle se concentra sur sa respiration. Elle ne pouvait pas faire une crise de panique maintenant ! Malgré l’insistance de Sara à fêter Noël en famille et sa promesse que tout se passerait bien, Allen avait de plus en plus de mal à garder un semblant de calme. Hormis la musique, quelque chose n’allait pas dans sa poitrine, quelque chose n’allait pas dans la maison. L’odeur avait changé, quelques meubles avaient bougé. Suzanne ne lui avait rien dit et Sara non plus. Elle était mal à l’aise avec les changements de son espace et cette maison était son refuge. Pourquoi est-ce que Sara ne lui avait parlé de rien alors qu’elle savait à quel point ce genre de détails pouvait être important pour elle ? Pourquoi avait-elle insisté pour fêter Noël avec sa nièce et son neveu alors qu’elle savait qu’Allen détestait cette période de l’année ? Et si elle n’était pas capable de passer un bon moment avec eux ? S’ils se rendaient compte qu’elle préférait être seule ? Elle eut honte soudain. Elle avait été si heureuse que Luce et Jonathan acceptent leur invitation, quitte à froisser le reste de la famille.

Elle regarda tout autour d’elle en respirant profondément. Elle devait arrêter la tornade anxiogène qui menaçait dans sa tête.

Tout se passerait bien, avait promis Sara.

Elle devait lui faire confiance. Elle lui avait dit qu’elles ne seraient séparées que trois jours, qu’elle aurait ainsi le temps de faire les préparatifs. Allen avait été inquiète à ces mots, mais la maison était la preuve que Sara avait compris combien les artifices de Noël la mettaient mal à l’aise : il n’y avait pas de sapin ni de débauche de décorations bicolores ou de guirlandes clignotantes. Seule une étoile lumineuse trônait au milieu de la fenêtre du salon, souvenir des années qu’elle avait passées en Suède. Allen soupira et sentit sa nuque se détendre un peu. Elle tentait de se rassurer, mais les trois jours étaient révolus et Allen était seule dans une maison pleine de musique faussement angélique. Et cette pensée revenait sans cesse la tourmenter.

La nuit précédant son départ, Sara lui avait parlé au creux de l’oreille, son corps collé au sien : “Tu ne dois pas douter de mon amour pour toi juste parce que je refuse de t’accompagner quelque part. Tu ne dois pas imaginer que je t’oublie parce que je pense à quelqu’un d’autre. Mon amour pour toi est plus grand et solide que ça. Il supporte la distance, la foule et le bruit. Len, il y a bien plus que cette histoire de grille-pain5 entre nous !”

Allen sourit, entendant la voix aimante et malicieuse dans ses souvenirs. Car cette histoire de grille-pain, ça avait été leur premier aveu. Une plaisanterie entre elles pour ne pas se révéler leurs sentiments. Une façon de ne pas mettre des mots qui auraient été trop fades, trop médiocres pour ce qui existait entre elles. La tension dans sa poitrine et son cou se relâcha un peu plus.

Elle hésitait entre aller chercher une serviette pour sécher ses cheveux et ranger les courses, quand elle remarqua soudain que la couleur du mur avait changé. C’était donc ça qui l’avait gênée. Sara surgit sur ces entrefaites, dans une cotte couverte de peinture et trop large pour elle.

— Oh ! Tu es là !

— Déçue ?

— Un peu…

Allen leva un sourcil inquiet. Sara secoua la tête en réalisant ce qu’elle venait de suggérer et traversa rapidement la pièce pour se placer devant elle.

— Je suis pleine de peinture et j’ai chamboulé le salon. Tout est encore en désordre, mais j’ai quand même très envie de t’embrasser si tu…

Allen l’enlaça et posa ses lèvres sous son œil près du coin de son nez, le front contre le sien.

— Tu n’es pas que couverte de peinture. Tu sens la peinture, commenta Allen en inspirant son odeur dont elle avait été privée depuis trop longtemps.

— Et tu es trempée et glacée ! surenchérit Sara en prenant sa tête entre ses mains pour amener ses lèvres sur les siennes.

Allen resserra son étreinte et accueillit le feu du baiser de Sara et lorsque sa langue, insistante, exigea le passage, elle ne put retenir un gémissement de plaisir. Comment était-ce possible ? Elle se sentait toujours trop loin d’elle, même lorsqu’elle l’avait dans ses bras. Et lorsqu’elles s’embrassaient, c’était toujours une bataille pour donner encore plus à l’autre, pour lui faire comprendre à quel point elle l’aimait, sans mot, dans un souffle, jusqu’à ne plus en avoir. Une plainte les interrompit, suivi d’un léger jappement. Elles tournèrent toutes les deux la tête vers le chien qui les observait. Lorsqu’il comprit qu’il avait leur attention, il plaça ses deux pattes sur ses yeux. Sara éclata de rire.

— Encore ? Mais pourquoi est-ce qu’il fait ça ? grommela Allen, le front enfoncé dans le cou de Sara.

Elle ne savait pas depuis combien de temps elles s’étaient abandonnées dans ce baiser, mais c’était beaucoup trop tôt pour arrêter.

— Je commence à soupçonner ton neveu… C’est lui qui l’a emmené aux deux dernières leçons de dressage.

— John ! Je vais lui…

— Je me suis trompée ! l’interrompit soudain Sara.

Elle remit ses mains dans ses cheveux, l’obligeant à la regarder.

— Trompée ?

— Tu n’es pas glacée du tout…

Allen déglutit sous le regard de Sara, prise de court par son intensité et son sérieux.

— Heu… Non ? Pourtant je…

Il aurait pu réveiller un volcan. Concurrencer le soleil. Car sous ce regard-là, Allen sentit toutes les parties de son corps qui n'avaient pas été consumées par leur baiser s’embraser comme un feu de paille.

— Tu es tout le contraire… Et j’ai besoin que tu me réchauffes. Et d’une douche. Alors tu vas venir avec moi !

— Moi ?

— Tu veux que j’appelle quelqu’un d’autre ?

— Non, je… Et les courses ? J’ai acheté des… Et les enfants arrivent bient…

— Rochefeuille, ne discute pas !

— à vos ordres !

Chaton émit un bâillement las et les regarda disparaître dans la salle de bains.

— Sara …

Elle l’avait plaquée contre la porte et l’embrassait à nouveau. Allen percevait une forme de désespoir, d’urgence dans son étreinte. Comme si elle cherchait quelque chose de vital.

Et si elle ne le trouvait pas…

Comme pour confirmer sa soudaine inquiétude, Sara murmura.

— Je suis désolée, Len, ça ne va pas assez vite !

Après avoir ôté sa cotte de travail d’un simple mouvement, Sara avait déboutonné la chemise d’Allen, puis, agacée, en avait presque arraché ses boutons. Ses boutons de manchette refusaient de libérer ses poignets et Allen se trouva prisonnière sans que Sara ne lui laisse le temps de l’aider. Impatiente, elle avait dégrafé son soutien-gorge et l’avait poussé au-dessus de ses seins.

— Sara…

Allen savait que ce n’était pas le moment de la contrarier. Tant pis pour les courses, tant pis si sa nièce et son neveu n’allaient pas tarder ! Lorsque Sara la voulait comme ça, rien d’autre n’avait plus d’importance.


1 Oui, vous avez bien compris, c’est bien son nom. C’est un nom qui a du chien, non ?

2 Oserais-je signaler la référence à la série de films Alien, dont l’héroïne principale est Ellen Ripley, interprétée par Sigourney Weaver.

3 Suzanne est la propriétaire du gîte et réside avec son mari dans une maison à proximité. Elle s’est prise d’affection pour ses deux locataires dans le roman L’acidité des airelles (cf. p.53).

4 Mets-je une note ?... Si vous me connaissez, vous savez que je ne suis pas très friande de notes de bas de page… Mais comme vous êtes tous des enfants modèles, vous ne connaissez peut-être pas le Père Fouettard, qui distribue des bouts de charbon et des coups aux enfants qui ne sont pas sages.

5 Oui, c’est un peu surprenant si vous n’avez pas lu L’acidité des airelles, dans lequel Allen évoque l’anecdote. La blague du « toaster oven », du grille-pain, est issue de l’épisode « the puppy » (saison 4) de la série Ellen et est devenue une métaphore courante de la lesbienne qui sort avec une hétérosexuelle et lui fait découvrir sa propre homosexualité, dans la communauté anglo-saxonne.

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